D’abord, changer de jeans. Celui-là est trempé par la tempête qui sévit chez moi. Je laisse tourner le dernier album de Ryan Bingham, Mescalito, putain de merveille avec des couilles bien pleines de bonnes choses dedans. Il me fait penser à Mark Curry, ce mec. Le genre à passer son temps à se ramasser pour pouvoir le raconter. Il est bon ce café. Et pis, j’aime bien la fumée qui passe devant mes yeux. D’abord, le rock, c’est de la musique. Moi, j’ai eu trois chocs musicaux.Le premier, vers huit ans, en 1977, quand j’ai vu la pochette de l’album high voltage d’ ac/dc. Mon frère l’avait ramené d’Allemagne. Ce type surpuissant qui tient le micro, c’était Bon Scott. Et puis de l’autre coté, les lettres d’infamie qui couraient sur le compte des membres du groupe. Ces types foutaient la merde. J’avais envie de ça.Le deuxième, c’est Coluche et son album concert, deux morceaux extras : « blues in clermont-ferrand» et « je suis un voyou ». j’avais le même âge, l’âge de rentrer dans la chambre de mon frère pour écouter ses disques : Blue Oyster Cult, Cheap Trick, Molly Hatchet, Scorpion, Ted Nugent, Kiss,..J’ai acheté mon premier disque à 14 ans, c’était « dark side of the moon » j’ai pas super apprécié mais j’étais fier de moi parce que j’avais osé entrer dans le saint des saints, là où mon frère quelques années avant allait s’engouffrer avec ses potes : le Musiclub, seul magasin de disques à quarante kilomètres à la ronde. Sauf que là j’étais tous seul.Et puis, il y a eu 1985. Ma vie a changé du tout au tout. J’ai su qui j’allais être par le plus grand des hasard, au détour d’un café à coté de deux mecs dans le bistrot où j’allais roder. L’un d’eux, les deux finiraient journalistes, se retourne vers moi et me demande si j'étais en mesure d' épeler le mot SPRINGSTEEN . Le mot sentait la fraîcheur personnifiée, printemps et jeunesse. Je m’exécute et je tombe pile poil. Alors, il me dit, comme une récompense à mon sens de l’orthographe : « rate pas les enfants du rock, ce soir. » j’oublie puis rentre chez mes vieux. Il est 19 heures 20 et la bande annonce des enfants du rock rugit. Et je découvre Bruce Springsteen en sueur, devant un drapeau américain, hurlant « Born in the USA » ma peau se couvre de frissons inédits et pour la première fois de ma vie, je me suis pas couché direct et je suis resté à attendre. Je crois bien que j’ai pleuré en écoutant ce mec (je pleure encore, je crois). J’avais 16 ans. Putain, 16 ans. Le lundi suivant, je me suis rué sur le mec et en bafouillant, j’ai dit : « files-moi tout ce que tu as sur Springsteen» il m’a filé des cassettes et j’ai acheté le deuxième disque de ma vie : « born in the USA » et le coffret Live est sorti retraçant ses dix ans de carrière. J’ai mis plus de trois mois pour empiler le pognon, 360 balles. Je passais tous les jours devant la vitrine de Musiclub pour le voir. Les plus belles émotions de ma vie de désirer ce disque comme j’avais jamais rien désiré de ma vie. Quand Springsteen est venu jouer à Paris cette année-là, j’y suis pas allé alors qu’un de mes potes y allait et voulait bien m’emmener mais j’ai pas osé demander la thune à mes vieux et puis, Paris, j’y étais jamais allé, j’avais peur. Alors, ce soir-là, j’ai mis les cinq disques en regardant par le vélux de ma chambre en direction de Paris. J’étais le mec le plus malheureux de la terre. Et c’était bon. J’étais devenu un enfant du rock.Ce qu’il racontait, c’était ce que je vivais, pour la première fois, un mec me comprenait, il était passé par là : une petite ville bidon et coincée, le lycée et ses filles lointaines, la solitude, la frustration, une famille austère de la classe moyenne, une société rongée, un avenir au rabais, une soif de foutre le camps et quelque chose en plus, quelque chose de fort, quelque chose que rien ne pourra jamais t’enlever et qui fera de toi un homme, quoiqu’il en coûte, quelque chose qui te poussera à courir jusqu’à la fin, un born to run till the end : la colère.Voilà ce que c’est, pour moi, ma petite, le rock. C’est la COLERE .
EN COURS DE NATURALISATION